La longue marche de l'économie sociale et solidaire

Publié le par Pierre W. Johnson

Vendredi 22 juin 2007, Jean-Louis Laville, directeur du CRIDA et chercheur au CNRS spécialiste de l'économie solidaire a donné une conférence très intéressante sur L'actualité de l'’économie sociale et solidaire :  perspectives historiques et internationales dans le cadre des journées d'étude et de mobilisation de l'économie sociale et solidaire, organisées par l'association Ecossolies à Nantes.

Voici un résumé de son intervention, aussi justement que peuvent le retranscrire mes notes.

JL Lavile a identifié quatre périodes de l’histoire de l’ESS et de ses liens avec l’économie capitaliste.

1.  Associationisme solidaire et lutte contre le paupérisme
Remontant aux origines véritables de l’ESS au 19e siècle, JL Laville a rappelé la définition de la solidarité selon Pierre Leroux (soit le lien entre citoyens libres et égaux), qui se démarque de la charité.  Dans cette première moitié du 19e siècle, l’associationisme solidaire visait, pour les artisans, autant à défendre une manière de vivre ensemble, que des intérêts économiques communs, par une « économie morale » qui incluait des rituels de convivialité.
S’y est opposé une réaction libérale, avec un projet philanthropique de lutte contre le paupérisme.
Ceci permet de distinguer la lutte contre la pauvreté de la lutte contre les inégalités.
Voir « Les métamorphoses de la question sociale » de Robert Castel.

2.  Institutionnalisation de l’économie sociale
Ce mouvement a lieu dans la deuxième moitié du 19e siècle.  Il est marqué par la fragmentation de l’économie morale de la période précédente, à travers des statuts différents : mutuelles, coopératives, associations.

3.  L’Etat social
Au vingtième siècle en Occident, le rôle dévolu à l’Etat social est de compenser les inégalités générées par le marché, ou de « rembourser la dette social ».  Le lien social créé est vertical, à travers la redistribution.  Ce projet est dépendant du taux de croissance de l’économie dans son ensemble.

Ces trois temps se retrouvent à des moments différentes dans les contextes continentaux européen, américain(s) et africain.

4.  La réemergence de l’ESS


a) Crise des valeurs et première vague de l’ESS.
Cette crise se traduit par l'effritement des liens marché – Etat.
En 1968 et dans les années 70, le mouvement des ouvriers spécialisés (OS) critique l’absence de participation des salariés dans les entreprises.
Parallèlement, d’autre mouvements critiquent la société de consommation.
C’est l’époque de la « politisation de la vie quotidienne ».
Les limites du providentialisme se font sentir.  Dans les services sociaux, les citoyens se sentent assujettis et non parties prenantes. 
➢    La première vague de l’ESS : autogestion et alternatives

b)  Crise économique et deuxième vague de l’ESS
Période caractérisée par le chômage de masse.
La réaction en termes d’ESS prend la forme de reprise d’entreprises en coopératives, et d’initiatives d’insertion par l’économie.

c)  La situation actuelle
C'est une situation intermédiaire entre a) et b)
L’échelle des initiatives est plus petite que celle de l’Etat.  Le niveau local est investi, on recherche la cohésion des territoires.
Il y a également des initiatives au-delà du national, comme en témoigne le commerce équitable, et des recherches d’autres régulations.
L’ESS ne se positionne pas contre l’économie de marché, mais en critique de la société de marché et de l’économie de marché dérégulée.
Il y a parallèlement renaissance d’un projet philanthropique.  Celui-ci récupère notamment le discours des multi-parties prenantes (mis en pratique par les nouvelles coopératives).  Le commerce équitable à son tour est réinternalisé par les entreprises pour l’intégrer à l’économie de marché.

En conclusion, l’ESS est pleinement économique et pleinement politique.
Elle doit se situer dans sa contribution au développement durable. Elle doit travailler la question des alliances, en établissant notamment des liens sur les territoires avec les PME et les PMI, à travers par exemple de la notion italienne de districts industriels locaux (ou systèmes productifs locaux).  Il lui est possible de partager des outils de collaboration ou de communication.  Il y a cependant un flottement identitaire de l’économie sociale, qui parfois utilise les mêmes outils marketing que l’économie de marché, alors qu’il lui faudrait au contraire travailler ses singularités.  Par exemple, elle devrait référer la dynamique multi-parties prenantes aux formes juridiques qui lui sont indexées.  En Amérique latine, l’émergence de l’ESS est liée à l’avènement démocratique sur le continent.

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