Faut-il libérer la croissance ?

Publié le par Pierre W. Johnson

"Commission pour la libération de la croissance".

Diable ! On ne savait pas que la croissance, en France, était maintenue bridée ou prisonnière, à l'instar d'un prisonnier politique sous un régime dépressif.  L'annonce du travail de cette commission arrive en pleine période de préparation du "Grenelle de l'environnement".  France Inter faisait également le point sur les principales commissions et études commandées par le président de la République et le gouvernement, et ils sont déjà légions. Cette coïncidence de la "libération de la croissance" et d'une vaste consultation sur l'environnement doit nous interroger sur les relations que peuvent entretenir les questions liées à l'environnement et l'économie. L'évocation du "développement durable" suffit-elle à articuler ces deux domaines complexes, qui se sont ignorés pendant des décennies ?  Rien n'est moins sûr, comme le montre un article sur le développement durable publié par Politis et reproduit sur Agoravox.

Depuis des décennies, la croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) sert de boussole unique à nos économistes et politiques pour nous indiquer l'état de santé de notre économie.  Or de nombreux travaux ont montré que cet indicateur unique était tout sauf un indicateur de santé.  Patrick Viveret, auteur lui aussi d'un rapport, à la Cour des Comptes, sur les Nouveaux Facteurs de Richesse, l'a bien montré. C'est le paradoxe de l'Erika : la comptabilité national et le PIB ne mesure que les flux financiers de l'économie. Tant que des échanges monétaires sont générés par une activité, cet indicateur monte. Il n'y a jamais de décompte négatif en termes sociaux ou écologiques.  Aussi une marée noire est une formidable opportunité de faire augmenter la "richesse" telle qu'elle est mesurée aujourd'hui.  Les atteintes à la nature ne comptent pour rien dans cette mesure, mais la production de biens et de services des entreprises si, quels qu'en soit la nature, positive, négative, ou simplement réparatrice. En revanche l'apport des bénévoles, des femmes au foyer, n'est jamais comptabilisé dans ce système.

 
Il devrait maintenant être clair pour tous que la croissance économique n'est jamais un but en soi, et n'indique jamais la santé d'une société et d'une économie. La commission présidée par Mr. Attali se réfère sur son site au comité d'experts qui avait abouti à la publication en 1960 du « Rapport du Comité pour la suppression des obstacles à l'expansion économique ».  La pensée a pourtant bien évolué depuis !  Certains milieux parlent même d'une "décroissance soutenable" nécessaire, avec des arguments qui valent la peine d'être entendus. En tout cas, l'expansion économique, qu'on avait annoncé à toutes les nations du monde, n'apparait plus comme un but en soi. Certes, les méthodes ont un peu changé, et ce site Internet propose, démocratie participative oblige, de receuilir les propositions des citoyens.  Mais il impose à ces derniers des thématiques qui imposent en elles-mêmes un cadre de pensée rigide et extrêmement conventionnel : Pouvoir d'achat, Compétitivité, Travail, Politiques et culture de croissance.

La composition du comité pouvait pourtant faire espérer une réflexion plus actuelle, et plus en phase avec la réalité, que la pensée économique classique et les cadres institutionnels (autant en entreprise que dans l'Etat) ont perdu de vue depuis longtemps.  Jacques Attali lui-même est un observateur éclairé de la réalité et des tendances contemporaines.  Il a fait observer que la commission qu'il préside allait étudier de près les questions liées aux mentalités, et c'est un point en effet pertinent lorsqu'on s'interroge sur les comportements économiques, et sur les modes de production, de consommation et d'échange, sur le désir et la façon d'entreprendre en France.  On trouve ainsi dans cette commission : Boris Cyrulnik, neurologue et psychiatre, est un penseur non conventionnel de la résilience, Hervé Lebras est un démographe reconnu, Erik Orsenna est un esprit indépendant et écrivain, Théodore Zeldin est un écrivain anglais observateur de la société française.  On trouve également dans cette commission de chefs de grandes entreprises, et pourquoi pas ?

On s'étonne alors du cadre aussi conventionnel de réflexion proposé à ces personnalités.  Connaissant la créativité et l'indépendance d'esprit de certaines d'entre elles, on se met à espérer que le débat au sein de la Commission pour la libération de la croissance finira par faire éclater le cadre de réflexion déjà imposé ou annoncé sur son site, et l'intitulé de la commission elle-même.  Car ce n'est pas la croissance économique qu'il  faut libérer dans les esprits des français, mais ce sont les esprits qu'ils faut libérer de l'obsession de la croissance économique.

Alors, on peut participer la réflexion de cette commission, grâce à son site participatif.  Mais pour remettre les pendules à l'heure, et remettre la croissance en perspective et pour ce qu'elle est : une montre qui n'indique plus l'heure, une simple aiguille sur cadran que l'on veut prendre pour un être vivant.

 

 

 

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