Les ambiguïtés du coton équitable

Publié le par Pierre W. Johnson

On accuse souvent les "labels" de commerce équitable de subir depuis de nombreuses années une dérive commerciale. Dans un article du Monde Diplomatique de ce mois de septembre, Christian Jacquiau, auteur des "Coulisses de la grande distribution" puis des "Coulisses du commerce équitable" reprend cette accusation, en énumérant l'ensemble des liens commerciaux établis par Max Havelaar avec des entreprises privées multinationales au cours des dernières années.  Pourtant ces liens sont de nature très diverses, et certains sont simplement la conséquence de l'accent privilégié mis sur la distribution de produits du Sud. Nous essayons ci-dessous de distinguer ces partenariats par leur nature, pour donner aux lecteurs des éléments objectifs permettant de se faire une opinion.


La distribution massive de produits labellisés

Le plus grand nombre de partenariats évoqués dans l'article de C. Jacquiau concerne le secteur de la distribution, en grande et moyenne surface, ou en chaîne franchisée : Lidl, Mac Donald's, Starbucks, Leclerc, etc. Or ces "partenariats" découlent simplement de l'objectif affiché de l'association Max Havelaar : vendre en volume des produits labellisés (donc payés à un prix garantis) issus de petits producteurs du Sud. Bien sûr, cela aide à soutenir financièrement l'association Max Havelaar qui fait payer une licence aux importateurs, mais on ne peut reprocher au système de s'auto-financer, du moins de ce côté-ci de la chaîne commercial.

Il ne s'agit d'ailleurs pas à proprement parler d'accord commerciaux, mais de distribution de produits "labellisés" équitables par ces distributeurs. Même si l'éthique de ces derniers peut sérieusement être mise en doute, la stratégie de Max Havelaar est d'ouvrir des canaux de distribution pour les producteurs du Sud dans la grande distribution du Nord.  On peut le reprocher en remettant en cause la stratégie presque exclusivement commerciale de FLO (ensemble des labels de type Max Havelaar dans 20 pays du Nord), mais il faut alors présenter et construire des stratégies alternatives.

Comme l'écrit Thomas Coutrot, dans sa révision critique du dernier ouvrage de Christian Jacquiau, "Le choix entre circuit équitable (les Magasins du Monde, par exemple, tenus par des bénévoles et des salariés d’associations) et grande distribution n’est pas un choix entre le Bien et le Mal, mais un arbitrage entre plusieurs contraintes." (...) "la distribution en circuit équitable permet une proximité bien plus grande avec le consommateur, un travail pédagogique et politique plus approfondi. En revanche elle ne touche que des consommateurs déjà sensibilisés".

Dans la logique de distribution massive de produits labellisés, refuser de vendre en grande distribution ou dans des boutiques franchisées de multinationales serait non seulement suicidiaire, mais aussi illégal.
Le label "Fairtrade" détenu par FLO et, en France, Max Havelaar est jurdiquement une marque commercial, et ce dernier ne pourrait refuser la distribution des produits qu'il "labellise" dans ces centres de distribution sans aller contre la loi du commerce, et être accusé de "refus de vente".

Le cas du "coton équitable"


coton.jpg Le partenariat de Max Havelaar France avec la société cotonnière Dagris (ex Compagnie Français pour le Développement des Fibres Textiles) pour le lancement du "coton équitable", officialisé en 2005, est d'une autre nature.  Fruit d'un long travail de définition d'un "prix équitable" et de débouchés pour le coton africain vendu à ces conditions, Dagris est un élément essentiel dans une construction du "coton équitable", qui permet à 3 280 paysans d'Afrique de l'Ouest (sur 240 000 paysans africains commercialisant à travers la société) de vendre leurs cotons à un prix préférentiel.

Dans cette opération, Max Havelaar France a assuré pour l'ensemble du système FLO International l'étude et le lancement du "coton équitable".  Trois éléments qui limitent fortement cette initiative de l'organisation de commerce équitable française mériteraient d'être retenus :


  • Le bénéfice du coton équitable pour les producteurs africains est extrêmement limité.
La valeur du coton brut dans un produit textile représente moins de 3% de la valeur de ce produit.  L'essentiel du prix payé par le consommateur couvre les frais et les marches de la filature, de la confection, du design, des distributeurs et des marques. Même avec un prix garanti (+46% à +70% au cours des deux dernières récoltes au Sénégal et au Mali), plus élevé que le prix sur le marché national, cette valeur n'excède pas cette proportion.  L'essentiel de la valeur ajoutée est en effet dans la transformation du coton, le design et la commercialisation, qui reste, même lorsque le coton est labellisé, contrôlé par les opérateurs européens (Kindy, Célio, Camif, ou bien des entreprises européennes textiles plus modestes). En limitant la part des producteurs à la matière première, Max Havelaar ne remet pas en cause (ou pas encore) la répartition de la valeur ajoutée, et le cantonnement des africains à la production de matière première.  Certes, les producteurs reçoivent de meilleures prix, mais dans quelles conditions ?

Dans la pratique, la mise en place de filière labellisée « coton équitable » en Afrique de l'Ouest se fait semble-t-il souvent au risque des producteurs : la Fédération Yakaar Niani Wulli de producteurs de coton de Koussanar au Sénégal a constaté à ses dépens que, même dans cette filière labellisée, aucun des acheteurs de la filière n'était en mesure de préfinancer la production, et le coton ne leur a été payé qu'après environ un an, une fois qu'il eut parcouru tout le cycle de transformation.  Le certificateur de commerce équitable FLO-Cert a néanmoins demandé le paiement des frais d'inspection dès le début du cycle, soit un million de francs CFA, et a ensuite fait parvenir aux producteurs une facture pour ces frais, augmentée des intérêts pour retard de paiement.  Elle exige également une documentation pour chacun des 3 niveaux d'organisation, ce qui est très lourd pour les producteurs. Enfin, les producteurs ont constaté l'absence de transparence sur la construction du prix sur l'ensemble de la filière.
  • Le coton est équitable, mais qu'en est-il de la division du travail et de la répartition de la valeur ajoutée ?
Est-il crédible d'apprendre, lorsqu'on achète un vêtement labellisé "commerce équitable", que seul le coton y est payé un prix équitable ? Qu'en est-il de 97% de la valeur de ce produit ? Les transformateurs bénéficient simplement d'un agrément de Max Havelaar, qui se contente de faire confiance à des firmes d'audit social, avec les limites que l'on connait.  Il n'y a pas en tout cas construction de filières de textile équitable permettant une meilleure répartition de la valeur ajoutée, et favorisant le développement d'industries (filatures, textile) à forte valeur sociale au Sud.

L'opération "coton équitable" a révélé ainsi de façon très évidente le manque de vision de la part de Max Havelaar et du système FLO des questions du développement au Sud.  Pourtant FLO a des agents au Sud, qui s'occupent soit du contrôle des organisations de producteurs (inspecteurs) doit d'orienter les stratégies commerciales de ces organisations. Il est dommage que l'analyse des questions de développement n'entre pas dans leur stratégie.

Considérer le commerce équitable comme un outil pour le développement, et non pas comme une fin en soi permettrait de construire des stratégies de développement, dans lesquels les producteurs des pays du Sud participerait à la "remontée des filières" et de la valeur ajoutée correspondante, et des bénéfices qui en découlent.

Tel qu'il existe ajourd'hui, le commerce équitable risque bien d'apparaître comme un alibi pour les pratiques courantes peu recommandables des grandes marques.  Ce n'est cependant pas la distribution des produits équitables dans les grandes surfaces qui est condamnable, mais le fait qu'elle ne réponde qu'à une stratégie strictement commerciale, et non à des objectifs de réel développement des producteurs et de leurs communautés.  Tout développement véritable suppose une maîtrise croissante de son avenir, or celui-ci n'est pas possible, même en cas de développement purement économique, lorsque les rôles dans la chaîne de production - transformation - distribution et par conséquent dans la chaîne de valeurs sont figés, comme dans le système actuel.

  • Faiblesse de i'analyse du contexte et des risques internationaux : le cas Dagris
Le cas particulier du "coton équitable", et l'actualité de ce produit font apparaître une autre conséquence de l'orientation purement commerciale de cette initiative, corollaire d'un manque d'orientation stratégique sur les questions du développement.  C'est une certain cessité sur les mouvements de l'économie internationale et notamment sur ses aspects idéologiques et politiques.  L'article qui présente celui de Christian Jacquiau dans le Monde Diplomatique est consacré au coton, aux raisons profondes et aux conséquences possibles de l'évolution de la société Dagris vers la privatisation.  Il est fort utile pour éclairer l'article de C. Jacquiau, qui synthétise également bien certains aspects du contexte politique français de l'initiative. Déjà, lors du lancement du "coton équitable" en 2005, le fait que Dagris expérimente par ailleurs l'utilisation du coton génétiquement modifié (OGM) a fait bondir bon nombre d'associations, et de consom'acteurs.

En bref, dans un contexte de crise du secteur, les institutions financières internationales préconisent la privatisation des acteurs de la filière coton, notamment en Afrique, arguant que la "mise en concurrence" sera nécessairement bénéfique aux producteurs, promesse qui n'a jamais été suivi de réalité. Ce mouvement de privatisation et de démantélement de filières assez bien intégrées verticalement est bien entrepris. Dagris ne pouvait rester à l'écart. La société est suspecte, pour être publique, de répondre à des intérêts franco-français.  Pourtant, Olivier Piot, l'auteur de l'article "Paris brade le coton subsaharien" démontre, faits à l'appui, que la Compagnie Français pour le Développement des Fibres Textiles, puis Dagris, avaient joué un rôle dans le maintient d'un tissu productif rural en Afrique de l'Ouest, avec un politique de prix garanti qui permettait au moins aux producteurs de prévoir avec plus ou moins de précision le montant de leur revenus d'une année à l'autre. Ceci risque de disparaître rapidement, si la privatisation de Dagris, bien en cours, poursuit son chemin. En effet, IDI, une société aux objectifs purement financiers, est actuellement en très bonne position pour contrôler le groupe.

Cette situation était, non pas prévisible, mais dans les scénarios possibles, depuis une demi-douzaine d'années. La mise en place du "coton équitable" avec un partenaire industriel aussi sujet aux vents de la finance et de la libéralisation représente un danger de plus pour le mouvement du commerce équitable. Elle est simplement la conséquence d'une stratégie orientée uniquement vers la distribution et l'achat de produits primaires du Sud, à l'exclusion d'une vision plus élaborée des enjeux du développement.

Conclusions

Comme le note C. Jacquiau au début de son article, deux conceptions (ou plus) du commerce équitable co-existent dans ce mouvement : l'une misant toute sa stratégie sur la commercialisation massive de produits d'exportation des petits producteurs du Sud (ce que C. Jacquiau appelle la "marchandisation du commerce équitable"), l'autre sur la construction de filières aux conditions sociales et environnementales solidaires d'un bout à l'autre de la chaine.

C'est cette confrontation entre une logique qui suit l'économie dominante et une autre basée sur l'économie sociale et solidaire qui permet, et elle seulement, de comprendre les ambiguïtés d'acteurs, même "historiques", du commerce équitable. Ces deux logiques semblent répondre à une priorité différenciée donnée à l'un ou l'autre des objectifs du commerce équitable (créer des débouchés, promouvoir un autre commerce, peser sur le commerce international).

En réalité, la persistance de ces ambiguïtés témoigne de l'existence d'un tournant pour le mouvement du commerce équitable.  Il est nécessaire de mettre en pratique une nouvelle conception du commerce équitable, qui prenne pour point de départ les exigences du développement des producteurs, et non principalement les opportunités commerciales de créer des marchés dans lesquels ces derniers restent cantonnés à leurs rôles de fournisseurs de matière première, même mieux rémunérés.

Références


> L'article de Christian Jacquiau dans le Monde Diplomatique de septembre 2007

> Pour une critique constructive de l'ouvrage de Christian Jacquiau, Les Coulisses du Commerce  Equitable, lire l'article de Thomas Coutrot, économiste du conseil scientifique d'ATTAC sur  le site de Trans'Form'Action.

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