Les conséquences de l'orpaillage en Guyane

Publié le par Pierre W. Johnson

Chaque département d'outre-mer a sa particularité. Les événements de Guadeloupe et de Martinique en sont l'illustration. Notre voyage en Guyane française nous a permis de comprendre quelques caractéristiques de ce plus vaste des départements français, qui par sa situation géographique est unique. Il faut reconnaître qu'en métropole nous ne savons presque rien de cette terre européenne en Amérique du Sud.

Couverte à 96% de forêt équatoriale, encore très peu fragmentée, riche d’une diversité biologique et culturelle exceptionnelle, la Guyane mérite mieux que l’indifférence. A l’heure où la présidence française propose au géant brésilien un partenariat aux contours indéfini pour encourager la recherche sur la biodiversité, des échanges avec des acteurs de la société guyanaise nous ont convaincu que la société civile française devrait s’intéresser à ce territoire et à ses populations. Nous évoquerons dans cet article une seule des questions qui se posent sur ce territoire, une question qui n’est souvent évoquée qu’à demi-mots par les pouvoirs publics, alors qu’elle apparaît fondamentale dans la gestion des risques écologiques, sanitaires et sociaux du département.

L'orpaillage connait en effet depuis les années 1990. un boom sans précédent en Guyane. C'est l'annonce imprudente d'importants gisements d'or dans ce département français, qui a immédiatement provoqué une nouvelle ruée. Les chercheurs viennent de Guyane et de tous les pays limitrophes et de la région (Amérique du Sud, Caraïbes). Depuis la conquête de l'Amérique, le mythe de l'Eldorado ne semble pas avoir faibli. Ce métal précieux attire toujours autant des personnes, qui y voient l’opportunité d’échapper rapidement à la misère. Or c’est souvent une illusion, car l’or profite surtout à ceux qui ont ou savent prendre des positions établies dans cette filière, légalement ou illégalement, et très peu souvent aux chercheurs aux pieds nus, venus du Brésil ou d’ailleurs.

On connaît les chiffres seulement approximativement, puisqu’une grande partie de l’exploitation du minerai précieux est illégale. En 2008, seulement 20 personnes ont obtenu des permis légaux, contre quelques centaines les années précédentes. Des milliers d'autres mènent cette activité illégalement. Ce sont environ 30 tonnes d'or qui sont produites par an dans les 3 Guyanes, mais c'est sans doute en Guyane française qu'il est le plus concentré et le plus facile d'accès, comme le montrent les cartes publiées par le Bureau de Recherches Géologiques et Minières.

Les orpailleurs sont souvent des migrants venus de pays voisins par toute sorte de voies : Brésil, autres pays d'Amérique du Sud et bassin carribéen. Ils s'enfoncent dans les parties les plus reculées de la forêt, près du Rio Maroni, et tentent à leur tour leur chance. Au mieux, ils trouveront quelques kilogrammes par an, ce qui n'en feront pas des personnes riches, mais leur permettront de survivre. Mais la recherche de l'or pollue l’écosystème forestier, et contamine les amérindiens de certaines parties du territoire, en touchant d'abord les plus faibles: enfants, vieillard et femmes enceintes.

Comment ? Le processus, quoique complexe, est de mieux en mieux compris, et les recherches scientifiques récentes permettent de préciser comment l’orpaillage contribue à la contamination des écosystèmes et de la chaîne alimentaire. En voici une présentation synthétique, en l’état actuel de la recherche.

Le sol guyanais est naturellement riche en mercure, peut-être la conséquence d'activités volcaniques au cours des ères géologiques antérieures. En conditions naturelles, il y a dans le sol à la fois fixation et libération de ce mercure. La déforestation et l’orpaillage contribuent fortement à la libération de ce mercure, et favorisent la méthylisation du mercure, qui contamine la chaîne alimentaire.

Le mercure est utilisé par l’orpailleur, car il permet de repérer, par amalgame, les particules d'or les plus fines dans les boues riveraines des fleuves. Une fois l'or fixé, l'orpailleur peut laisser le mercure s'évaporer. Certains sont ainsi contaminés directement, par inhalation. Mais c'est surtout par son insertion dans la chaîne alimentaire, une fois déposé dans l'eau, que le mercure empoisonne les populations locales. Le bouleversement des sols induit par cette activité et l’ouverture de bassins de décantation favorisent les processus qui aboutissent à la transformation chimique du mercure en sa forme la plus toxiques.

Dans les couches inférieures des rivières ou des bassins de décantation, le mercure est transformé en methylmercure par des bactéries, sa forme la plus assimilables par les organismes vivants. Assimilé par le plancton, puis par différents organismes, sa concentration augmente comme le poids d'une pyramide en proportion de sa hauteur. On le retrouve ainsi dans les poissons carnivores à une concentration qui peut être 60 millions de fois supérieure à celle qu'il a dans l'eau (pour l’espèce Hoplias aimara), et mille fois supérieure à celle des poissons herbivores ou frugivores. Ces données sont le résultat d'études scientifiques du programme "Environnement, vie, société" mené par le CNRS depuis 1996-1997.

Depuis une dizaine d'années, on sait que les villages indiens de Twenké et Antecume Pata du Haut Maroni sont exposés à des teneurs importantes en mercure. En 2005, la concentration mesurée dans les cheveux avait augmentée d'environ 20% par rapport aux chiffres de 1995. En 1998, déjà, l’Inserm avait observé un taux d’imprégnation au mercure supérieur à la norme OMS chez plus de 70% des enfants amérindiens Wayanas du Haut-Maroni.

Cette exposition est dûe à la consommation de poissons contaminés. Les espèces traditionnellement consommées par les amérindiens se situent en haut de la chaîne alimentaire. Certes, des campagnes d'information ont été menées, non sans résultats, pour inciter les populations à restreindre leur consommation des 5 espèces de poissons les plus contaminés. Mais quelle autre mesure prennent les autorités, pour résoudre le problème à la source? L’opération Harpie, brutale et ponctuelle, s’est révélée insuffisante pour résoudre le problème, et propsoer des alternatives.

Une question lancinante occupe certains esprits : l'orpaillage durable existe-t-elle? Il est difficile de l'imaginer, car sans mercure, il semble bien que l'orpaillage ne serait pas rentable. Grâce au mercure, l'orpailleur peut récupérer 90% de l'or, sans mercure c'est seulement 20 à 30% sans mercure. Or l'utilisation du mercure est interdite depuis le 1er janvier 2006 . D’autres techniques existent, mais elles sont complexes, et ne résolvent pas nécessairement la question de la libération du mercure par les activités humaines intrusives, comme l’orpaillage. D’autre part, la « soutenabilité » de cette activité ne se réduit pas à la question du mercure : en déboisant les zones visant et en décapant les sols (par des lances à haute pression), les techniques d’orpaillage, qu’elles soient artisanales ou industrielles, détruisent l’équilibre précieux et fragile de la forêt, de ses cours d’eau et de ses espèces. En outre, elles libèrent et activent le mercure naturellement contenu dans les sols guyanais. L’exploitation minière, même « contrôlée » poserait les mêmes problèmes.

Finalement, l’aspect le plus important de la question est peut-être le suivant, comme l’avait déjà exprimé Montesquieu il y a plus de deux siècles : l’orpaillage, légal et illégal, interpelle nos représentations, en posant aux autorités et à la société la question : Qu’est-ce que la richesse ? Serait-ce la possession d’or par quelques uns, ou bien la vie et la santé des habitants et des espèces de la forêt ? Les amériendiens semblent avoir choisi depuis longtemps leur réponse, puisqu’ils continuent à vivre de façon durable et convivial avec la forêt, sans être intéressés par les mirages de l’orpaillage.

Quelques chiffres (source : WWF)

1 333 km de cours d’eau directement impactés (ONF 2006)
12 000 ha de forêt guyanaise directement impactée (ONF 2006)

3000 à 15000 travailleurs clandestins sur les camps d’orpaillage
Plus de 500 chantiers illégaux.
3 tonnes d'or produites et déclarées légalament en 2003,
alors que plus de 9 tonnes sont exportées de Guyane et déclarées aux douanes cette année là. Environ 10 tonnes d’or extraite annuellement par les clandestins.

5 tonnes de mercure annuel rejetées dans le milieu naturel

Un taux d’imprégnation au mercure supérieur à la norme OMS chez plus de 70% des enfants amérindiens Wayanas du Haut-Maroni (Inserm, 1998).

La Guyane recèle encore un potentiel aurifère important : 120 tonnes en or primaire, et encore 15 à 20 ans de gisement alluvionnaire au rythme de son exploitation actuelle.

Bibliographie

Synthèse des principaux résultats du  Programme de Recherche « Mercure en Guyane », septembre 2008, CNRS (en cours de publication).

L’orpaillage illégal en Guyane : fléau majeur pour la forêt, l’eau, et la santé humaine. Dossier de presse du WWF, septembre 2008.

« Guyane française : l’or de la honte », d’Axel May, éditions Calmann Lévy.

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