A la rencontre des marins pêcheurs – producteurs de surimi

Publié le par Pierre W. Johnson

Chroniques d'été du littoral (1)

Cet été, quetzal vous propose pendant quelques semaines d’en apprendre un peu plus sur la réalité humaine et écologique du littoral, à travers des chroniques originales. Ce premier épisode nous amène à la rencontre des marins du Joseph Roty II.

Solidement amarré sur le quai principal du port de pêche de Saint-Malo, le Joseph Roty II est le seul chalutier français et européen équipé pour la pêche au merlan bleu et la fabrication de surimi-base. Les périodes de pêche marquant une pause pour l’été, la Compagnie des Pêches Saint-Malo et son équipage organisent des visites guidées gratuites qui permettent aux passants de jeter un regard sur le monde méconnu de l'industrie de la pêche.

Par une belle journée de juillet, nous montons donc sur le pont de ce chalutier de 90 mètres de long, modeste pour les standards actuels de l'industrie.  Une visite guidée par un des marins du chalutier va commencer. Informative, franche et directe, celle-ci nous révèle bien des aspects d’un pan méconnu de la réalité sociale et économique de notre pays.

Le bâteau-usine Joseph Roty II a un équipage de 59 personnes (nous allons bientôt découvrir le pourquoi d’un nombre aussi cabalistique), pour des campagnes de pêche annuelles de cinq semaines pendant 7 mois (octobre à juin) entre l'Irlande, le Groënland et les îles Féroë.



Les conditions de navigation et de travail peuvent paraître extrêmes, lorsqu'on a toujours vécu à terre. La mer est le plus souvent de force 8 à 12, ce qui signifie, pour les initiés, des vents de 100 à 250 kilomètres / heure, à vous arracher les marins du pont. Le travail le plus intense est en effet sur le pont, au lancement et à la réception des filets. Par manque de vocations françaises pour un travail physiquement aussi exigeant, on y trouver principalement des marins de nationalité portugaise. Les polonais travaillent plutôt au dépeçage des poissons, et les français à différents étages.

Une carrière de marin commence à 18 ans au plus bas des 7 ponts, le plus près du point d'équilibre et donc le plus stable . Il y fait moins 30, mais cela tangue moins que dans les six ponts supérieurs. Petit à petit, le jeune marin montera aux ponts supérieurs, où tournent en permanence les machines, puis sur le pont extérieur quelques années plus tard. Les ponts supérieurs sont occupés par les cabines des onze officiers, puis, dominant la mer et l'ensemble du navire, le poste de commandement du capitaine.

Un bon capitaine doit maîtriser un nombre incalculable d'instruments de navigation et de mesure, et avoir un jugement très sûr. La moindre erreur peut causer la perte d'un des filets, d’une valeur de  160 000 euros au minimum. C'est un ingénieur de haut niveau, payé environ 500 000 € par an, selon notre guide. Il dispose de 40 mètres carrés de cabine, un luxe sur un tel navire, et reçoit tous ses repas du maître d'hôtel, qui gravit quotidiennement les 2 ou 3 ponts qui séparent la cuisine du poste de commandement avec des plats chauds, souvent renversés par le tangage, semble-t-il (pas de monte-plat automatique). Le capitaine reçoit pendant la traversée les visites principalement du responsable de la production, du mécanicien, et est accompagné d'un officier radio, responsable des télécommunications, un autre poste d'ingénieur de haut niveau.

Les marins-pêcheurs de base gagnent un salaire beaucoup plus modeste. L'équipage regroupe des français, portugais et polonais. Les marins français en contrat à durée indéterminée gagnent un salaire fixe de 980 € par mois environ, plus une prime d'intéressement (20%). Toute prime confondue, ils gagnent sur l'année entre 1800 et 2000 euros par mois. L'ancienneté ne donne droit qu'à de très lentes augmentations de salaire. Il vaut mieux dévoiler ses capacités et talents de commandant radio ou mécanicien très tôt.

Habituelle en mer, cette forte hiérarchie est justifiée par les besoins du travail en mer. Elle est tempérée par des conditions de travail également difficile, et par d’autres traditions :
-    Tout l'équipage est soumis à un rythme de travail harassant, quelque soit sa position hiérarchique. Des tours de 6 heures, sept jours sur sept.
-    Les  couloirs devant les cabines restent propres, on s'y déplace en chaussons. On peut fumer dans sa cabine si son voisin de cabine l'accepte, sinon point.
-    Le jeudi et le dimanche sont jours de grand nettoyage, auquel tous les marins participent.
-    Les anniversaires sont régulièrement fêtés.
-    Le boulanger fait des pains différents pour les français, les polonais et les portugais, qui à intervalles réguliers préparent également des plats typiques.
-    A la fin de chaque campagne, chaque membre de l’équipage part, quelle que soit sa position hiérarchique, avec la même quantité de poissons d’autres espèces que le merlan bleu, qui se sont laissés prendre par les mailles des filets. Il peut ramener souvent une centaine de kilos de poisson chez lui, dont il disposera à sa guise : partage avec la famille et les amis, voire vente, etc.

Pourquoi un équipage de 59 personnes, toute hiérarchie confondue ? Par ce qu'à partir de 60 salariés, le droit du travail français exige la présence d'un marin à bord, jugé comme une dépense supplémentaire indésirable. Tous les ans, des accidents arrivent cependant. Les blessés sont tout simplement héliportés à terre par les autorités du pays le plus proche. Une externalisation des risques ?

Quelques détails sur les caractéristiques de la production du Joseph Roty :

Le marin guide bénévole a su nous vanter les mérites du surimi, dont les français sont les premiers consommateurs en Europe. Le surimi est fait de filets de merlans bleus. La couleur orange est du paprika agrémenté de poudre de crabe (d'où le nom qu'on lui donne parfois, à tort, de « batonnets de crabe »). Beaucoup de personnes ignorent ces caractéristiques du surimi.

Les zones de pêche sont dans l'Atlantique Nord, au large de l'Irlande et de l'Ecosse. Les bancs de merlans sont détectés par échographie, toujours entre 400 et 800 mètres de fond, et à une température à peu près constante. Il y a là aussi des bancs d'espadons.

Une capture de 50 tonnes représente une bonne journée. Le navire peut en traiter jusque 90 par jour. Il capture environ 10 500 tonnes par an de merlan bleu.

Les bancs de merlans sont capturés grâce à un filet de plus d'un kilomètre de long, se terminant en une chaussette de quelques dizaines de mètres. Les mailles du filet sont de plus en  plus petites, jusqu'à 55 mm (plus grandes que le minimum autorisé, qui est de 32 mm). Une fois piégés dans la « chaussette » les merlans sont amenés à bord et aspirés jusqu'au pont où se fait leur préparation. Ils sont découpés automatiquement. Seule les parties dites nobles (la chair) sont gardées, soit un tiers environ du poids. Le reste est rejeté en mer, où il ira alimenter la chaîne alimentaire maritime.

Manger du surimi français est-il écologique ? La capture annuelle du Joseph Roty représente moins de 2 % du total des prises de merlan bleu réalisées par l’ensemble des pays pêcheurs en Atlantique Nord. Pour 2009, le total admissible de captures (TAC) entre les Etats signataires (Norvège, Islande, Féroës, Russie et Union Europénne) a été ramené à 590 000 tonnes afin d'assurer la préservation du stock de merlan bleu.

Voilà pour la préservation de l’espèce. Quant au surimi, il est généralement conservé dans un mélange contenant du glucose, mais si vous choisissez un surimi « bio » il sera conservé au sucre bio. Il existe également des surimis casher, etc.

A l'échelle internationale, le Joseph Roty est, nous l'avons dit, un chalutier de taille modeste. D'après notre guide marin, il semble que les nords-américains et les australiens aient des navires de taille beaucoup plus grande (3 ou 4 fois). En tout cas, cette petite incursion dans le monde de la pêche nous rappelle une réalité à la fois humaine, économique et environnementale, proche et méconnue.

J'espère que vous aurez apprécié ce récit autant que nous la visite.
Vous pouvez en savoir un peu plus sur ce bateau sur le site de la Compagnie des Pêches Saint-Malo.

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véronique 11/08/2010 14:53



Nous sommes allés visiter ce bâteau cette année. Cet article donne un avant-goût de ce qui vous sera raconté par des marins passionnés et chaleureux. Ce fût très instructif. A ne pas manquer si
vous êtes à Saint-Malo.